Des pauvres aux riches, la question des inégalité

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Louis Maurin, journaliste au mensuel Alternatives économiques, a fondéen juin 2003 avec Patrick Savidan dirigeant de l’Observatoire des inégalités

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Des pauvres aux riches, la question des inégalité
Louis Maurin, journaliste au mensuel Alternatives économiques, a fondé
en juin 2003 avec Patrick Savidan l’Observatoire des inégalités, qu’il dirige
aujourd’hui.

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) Au cours des années 1980 et au début des années 1990, l’accent a été
mis, en France mais aussi ailleurs – en Angleterre, par exemple, à partir de
1997 – sur les questions d’exclusion et de pauvreté. Comment expliquer
l’inflation des analyses de la pauvreté ? Se sont-elles faites au détriment
des approches en termes d’inégalités ?
Les questions de la pauvreté et de l’exclusion reviennent fortement dans le
débat public dès le début des années 1980, avec une accentuation au milieu
de la décennie. La montée du chômage en a été le facteur déclenchant ; elle a
mis à jour une transformation profonde de la pauvreté. Avant l’explosion du
chômage, celle-ci concernait essentiellement des personnes âgées. À partir des

années 1980, elle s’est mise à toucher de plus en plus de jeunes actifs. Le phéno-
mène de l’exclusion est apparu.

Dans les sciences sociales, l’attention s’est alors focalisée sur la pauvreté, sujet sur
lequel des moyens considérables ont été mobilisés au regard des efforts qui ont
été faits pour penser les inégalités dans leur ensemble. Or, à partir du moment
où l’on définit la pauvreté comme un état relatif (l’idée de la définir en termes
absolus ayant été abandonnée depuis longtemps), il n’y a pas grand sens à ne
s’intéresser qu’à la pauvreté en passant sous silence le reste de la distribution
des revenus. La question de la pauvreté est bien sûr fondamentale, mais celle de
la richesse l’est tout autant. Malgré cela, il subsiste un déséquilibre important

entre le nombre de chercheurs et d’institutions qui s’attachent à étudier la pau-
vreté, et ceux qui étudient l’ensemble de la distribution, dont les riches.

Pourquoi? D’abord parce qu’étudier la richesse est très difficile. Les sociologues
Monique Pinçon-Charlot et Michel Pinçon l’ont bien expliqué : l’observateur est

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Regards croisés sur l’économie n° 4 – 2008 © La Découverte
dans une position sociale délicate lorsqu’il enquête auprès des riches. Ensuite,
pour beaucoup de jeunes chercheurs, ce qui choque ce sont la pauvreté et les

pauvres. Ils éprouvent, pour eux, de la compassion. Au bout du compte, la pro-
duction scientifique est déséquilibrée. À l’exception des travaux de Thomas

Piketty et de Louis Chauvel notamment, nous manquons de données sur les
revenus, en particulier des couches aisées. La littérature sur la pauvreté est déjà
extrêmement abondante, alors que sur la richesse, il reste tellement à dire !

Qu’appelle-t-on un riche ? Quelles sont les formes de richesse aujourd’hui? Com-
ment devient-on riche ? Qu’est-ce qu’être riche en conditions de vie ? Qu’est-ce

qu’être riche en termes de capital culturel ? Quelle est la richesse en termes de

diplômes ? En quoi le fait d’être fonctionnaire et d’avoir un emploi à vie consti-
tue-t-il une forme de richesse ? Sur toutes ces questions, quasiment rien n’est dit.

(
) Comment expliquez-vous ce déséquilibre entre étude de la pauvreté et étude
de la richesse ?

Travailler sur les riches n’est pas tellement bien vu ; c’est difficile, moins valori-
sant. Or, il est nécessaire de définir les seuils et les formes de richesse. Ainsi, le

capital culturel joue pour moi un rôle au moins aussi important que le niveau
de vie. Beaucoup de gens ne se rendent pas compte de leur richesse, au sens de
capital culturel. Ils ne bénéficient pas nécessairement de revenus monétaires
extrêmement élevés mais ont des niveaux de capital culturel importants qui
leur donnent des garanties et des « chances de vie » considérables. En France,
on en parle très peu.
Notre pays a une foi extraordinaire dans le diplôme, qui compte plus qu’avant
et plus qu’ailleurs. Le capital culturel y procure une légitimité et une richesse
plus importantes que l’argent. Le diplôme est censé sanctionner l’intelligence,
l’effort personnel, le travail ; son absence affaiblit d’autant ceux qui sortent sans

qualification du système scolaire. Le patrimoine, même s’il se transmet mainte-
nant plus facilement, est resté pendant longtemps mal vu ; au contraire, le capi-
tal culturel, qui se transmet pourtant aussi entre parents et enfants, dérange

beaucoup moins. En même temps, une tendance forte contrecarre cette lame

de fond : le niveau scolaire s’élève, donnant aux citoyens les armes pour se bat-
tre contre les inégalités… et notamment dans le domaine scolaire ! De moins

en moins de jeunes sortent sans qualification du système éducatif. Contrai-
rement à ce qui est souvent soutenu, la pauvreté en termes scolaires diminue

nettement, surtout si l’on se place sur le long terme. Cela ne signifie, pas, bien
sûr, que nous avons résolu toutes les difficultés.

48 Pour en finir avec la pauvreté

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(
) En matière d’inégalités, on assiste à un retournement de tendance qui contraste
avec la diminution observée dans les années 1970. Comment l’expliquer ?

Il faut d’abord noter que le retournement de tendance n’était, jusqu’à récem-
ment, pas mesuré officiellement. L’Insee, avant la nouvelle série statistique

publiée à l’été 2008, continuait à soutenir que les inégalités sont stables. Dans
les derniers chiffres publiés, les transferts sociaux réels (prestations familiales,
prestations logement et minima sociaux) ainsi que les revenus du patrimoine
sont mieux couverts, ce qui a fait augmenter le taux de pauvreté d’un point : en
2006, 13,2 % de la population vivait en dessous du seuil de pauvreté.
“ Le modèle français, quoiqu’on en dise, reste encore extrêmement
performant par rapport au modèle anglo-saxon en matière d’inégalités
et de pauvreté. »

Le retournement de tendance est lié à de très nombreux facteurs comme le main-
tien du chômage et de la précarité à un niveau élevé, ou le fait que nous vivons

dans des sociétés qui sont plus concurrentielles. La mondialisation n’est qu’un
élément parmi d’autres. À mon sens, l’essentiel réside dans la restructuration de
l’économie, avec le déclin des grandes industries fortement syndicalisées et le

développement du tertiaire, qui l’est beaucoup moins. Les organisations syndica-
les aussi n’ont pas toujours su prendre en compte ces transformations de l’emploi.

Plus largement, l’autonomie croissante des personnes face aux formes anciennes
d’autorité (le père de famille, l’Église, le Parti, etc.) constitue un élément majeur
de leur émancipation, mais elle individualise davantage les rapports sociaux.
Les politiques publiques ont accentué la tendance. Via les baisses d’impôts
d’abord. Droite et gauche ont suivi à peu près les mêmes chemins en la matière,

avec des différences qui me semblent marginales du point de vue des princi-
pes. Personne n’en parle, mais on assiste à un phénomène équivalent dans le

domaine scolaire. Je veux parler de la recréation des filières, sujet sur lequel il n’y
a pas eu non plus de clivage droite/gauche marqué. Au cours des années 1980,
on a réussi à unifier la seconde. Aujourd’hui, les choix d’orientation se font en
fin de quatrième. Or, on sait que plus tôt on sépare les enfants, plus on crée des

inégalités par la suite. Le discours sur le renforcement de l’évaluation va égale-
ment dans ce sens : il défavorise les fils et filles de milieux modestes. De même

qu’un certain nombre de réformes, comme l’introduction de l’anglais dans les

petites classes. Bien sûr, l’histoire ne va pas dans un seul sens. Certaines réfor-
mes, comme actuellement dans le domaine du soutien scolaire, sont positives.

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“ Je suis étonné par le discours catastrophiste et souvent mensonger
tenu sur le thème de l’explosion de la pauvreté. »
Quoiqu’il en soit, on est ici au cœur du système des inégalités. En France, on
apprend extrêmement tôt des connaissances formelles ; c’est là que se logent
des inégalités très fortes. La tentative avortée de renforcer l’apprentissage de
la lecture en fin de maternelle est symptomatique du système français où, sur
le plan scolaire, le conservatisme de gauche est aussi fort que celui de droite.
Les forces en jeu sont ainsi particulièrement déséquilibrées entre, d’un côté,
les défenseurs des politiques d’égalité et, de l’autre, les partisans de l’élitisme
républicain et inégalitaire à la française.
(

) Aujourd’hui, alors que les inégalités semblent progresser, quel regard portez-
vous sur l’évolution de la pauvreté ?

Je suis étonné par le discours catastrophiste et souvent mensonger tenu sur le
thème de l’explosion de la pauvreté. En exagérant massivement le phénomène,

on risque de lui faire perdre consistance. Aujourd’hui, un RMIste a un télé-
phone portable, ce qui ne manque pas d’étonner les personnes âgées. À l’Obser-
vatoire des inégalités, nous essayons d’avoir une vision honnête de la situation ;

nous n’avons jamais soutenu qu’il y avait une « explosion » des inégalités, ni de
la pauvreté. Ce n’est pas en exagérant les phénomènes sociaux qu’on parviendra
à en rendre compte et à les réduire. Le modèle français, quoiqu’on en dise, reste
encore extrêmement performant par rapport au modèle anglo-saxon en matière
d’inégalités et de pauvreté. Il faut bien sûr pointer ce qui ne va pas : 3,5 millions

de pauvres selon la définition la plus restrictive, c’est-à-dire 3,5 millions de per-
sonnes ayant des revenus inférieurs à 50 % du revenu médian (681 euros en

2005). Mais il ne faut pas en rajouter. Personne ne peut dire sérieusement qu’il y

a une explosion de la pauvreté en France, d’autant plus que la situation du mar-
ché du travail s’est récemment améliorée (en termes de volume d’emplois créés),

un élément que ne prennent pas en compte les dernières statistiques disponibles
sur la pauvreté. On ne sait pas ce qui se passe aujourd’hui.
(

) Le revenu de solidarité active (RSA) et la politique menée par le haut-commis-
saire aux Solidarités actives, Martin Hirsch, vont-elles changer la donne ?

Si l’on fait l’hypothèse qu’il n’y a, somme toute, que peu de désincitation finan-
cière pour les allocataires des minima sociaux, on ne peut pas attendre grand-

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Regards croisés sur l’économie n° 4 – 2008 © La Découverte
chose du RSA. Il servira peut être à améliorer la situation des bas revenus au
travail mais, dans tous les cas, ce ne sera pas une révolution. Dans le fond, le
RSA ne s’éloigne guère de la prime pour l’emploi ; il va financer des bas niveaux
de qualification. La face du monde n’en sera pas changée et il n’y a, en tout état
de cause, pas à trop s’en indigner. Aujourd’hui, il faudrait surtout combattre le
temps partiel contraint et la précarité des statuts… Que fait-on pour permettre
aux personnes qui en ont réellement besoin de travailler plus ?
Au-delà, le RSA pose deux problèmes. Le premier, c’est de socialiser – comme
avec la prime pour l’emploi – le revenu du travail, en faisant payer les salaires

par la collectivité tout entière. Pourquoi pas ? Mais alors, on change profondé-
ment de système : c’est l’État qui paie les pauvres. Si les entreprises semblent

se délester, il faudra en réalité toujours financer ces revenus avec la richesse
créée. Or, pour moi, le revenu doit essentiellement rester distribué là où se créé
la valeur. Le second problème du RSA, c’est de changer la responsabilité de la
preuve : toute la thématique de l’incitation vise à faire comprendre aux pauvres
qu’on en fait assez, qu’ils sont les seuls responsables de leur sort. Il existe bien
sûr des « profiteurs » dans tous les milieux, mais l’immense majorité des plus
démunis ne demande qu’à travailler !
(
) Même si les inégalités n’explosent pas, deux tiers des Français estiment
que la société française est injuste. Sur quoi est-ce fondé ? Quelles sont les
inégalités les plus décriées ?
L’important dans ce genre de statistiques, c’est leur évolution. Dans toutes les
sociétés, énormément de gens pensent qu’il y a trop d’inégalités. Cela ne nous
renseigne bien sûr pas sur le niveau réel des inégalités. On trouve probablement
plus de gens (en proportion) qui estiment qu’il y a trop d’inégalités en France
qu’en Inde car, comme l’expliquait Tocqueville, plus les conditions de vie se
rapprochent, plus on peut se comparer facilement. Paradoxalement donc, ce
chiffre de 68 % constitue peut-être un indicateur… de moindres inégalités !
Sans aller jusque là, il faut avoir à l’esprit que sa signification est complexe.
Une enquête de la DREES souligne que le logement et la santé sont les deux
inégalités les plus décriées. Les enquêtes permettent généralement de dégager
une double demande : liberté, égalité – tout simplement ! Les Français veulent
les deux : l’émancipation, c’est-à-dire l’autonomie des citoyens (pouvoir être
maître de son corps, de sa vie, etc.) et, en même temps, la garantie d’être traité
d’une manière équitable ou juste.

Propos recueillis par Anne Lambert et Gabriel Zucman (RCE)